XII

Miss Tania Orloff était bien descendue à l’hôtel « Métropole ». Quand Bob se fit annoncer par le portier, la jeune fille demanda de faire monter aussitôt le visiteur. Quand elle reçut Bob, elle portait un tailleur de voyage. Visiblement, elle était demeurée dans son appartement, à y tourner en rond dans l’attente d’un coup de téléphone qui ne venait pas. Elle accueillit Morane avec un plaisir évident, comme si son arrivée était pour elle une délivrance.

— Je n’espérais plus votre visite, Bob, fit-elle d’une voix un peu haletante, en refermant la porte de l’étroit salon.

— Je viens seulement d’être averti que vous désiriez me voir, expliqua Morane. J’ai été absent de mon hôtel durant tout l’après-midi et une partie de la soirée… Il paraît que vous avez quelque chose d’urgent à me communiquer…

La jeune fille eut un signe affirmatif.

— Oui, dit-elle, quelque chose de très urgent même. Si vous voulez vous asseoir…

Bob se laissa tomber dans un fauteuil et Miss Tania s’assit en face de lui.

— Voilà, commença-t-elle. Vous n’ignorez pas que mon oncle est parti pour l’Egypte. Mais ce que vous ignorez peut-être, ce sont ses desseins…

— Ce n’est pas certain, glissa Bob. Je crois bien avoir ma petite idée là-dessus. Mais continuez quand même…

— Mon oncle, expliqua Tania, a depuis plusieurs années conçu le projet de ruiner l’économie des pays riverains du Nil, et en particulier de l’Egypte, en perturbant le système de crues du fleuve. Pour cela, il a déjà implanté la Jacinthe d’eau sur le Nil Blanc. Mais la propagation ne se faisant pas assez vite à son gré, il se propose maintenant de porter le fléau plus bas sur le fleuve en procédant à des ensemencements tout le long des rives à partir de la première cataracte jusqu’au delta.

— C’est bien ce que je pensais, fit Bob. La jeune fille eut un léger haut-le-corps.

— Comment avez-vous pu deviner ? interrogea-t-elle.

— En perquisitionnant dans les souterrains du quartier du Temple, répondit Morane, nous avons découvert un petit paquet de graines, qui se sont révélées être des semences de jacinthe. J’avais déjà entendu parler des dommages causés par cette plante, et il me fut relativement aisé de faire un rapprochement entre lesdites semences et le départ de Ming pour l’Egypte. Une entrevue que je viens d’avoir avec un savant de mes amis a fortifié encore ces suppositions, que vous venez de changer en certitudes absolues… De la tête, Tania Orloff approuva.

— Vous avez deviné juste, Bob. Naturellement, certains détails vous échappent encore. Les équipes chargées par mon oncle de disséminer les semences tout le long des rives du Nil sont en place depuis un certain temps déjà. C’est pour une dernière vérification que mon oncle a gagné l’Egypte. De là, il regagnera son repaire de Haute-Birmanie où il préparera sa nouvelle offensive contre le monde civilisé. Dans ce repaire, il jouira d’une sécurité quasi totale. Si vous voulez le mettre définitivement hors d’état de nuire, il faudra donc le rejoindre en Egypte, avant qu’il ne gagne la Birmanie, c’est-à-dire avant trois jours…

Morane fit la grimace.

— Trois jours… C’est court…

Soudain, son visage s’éclaira. Il venait de se souvenir qu’il possédait déjà un visa égyptien et que son passeport se trouvait là, dans sa poche. Il se félicita d’avoir, dans l’attente d’un départ imminent pour l’Egypte, pris, ainsi que Bill, cette sage précaution.

— Qui sait, fit-il, peut-être parviendrai-je à m’en tirer. Le tout est de savoir quand il y a un avion pour Le Caire.

— Demain matin, répondit la jeune fille. Bob se mit à rire.

— On peut appeler ça un coup de veine ! fit-il joyeusement. Reste à savoir jusqu’où je devrai courir pour atteindre Ming. Naturellement, Tania, vous devez aussi avoir votre petite idée là-dessus…

— Naturellement, dit la jeune métisse avec un hochement de tête affirmatif. Mon oncle se trouve sur une île de la première cataracte, non loin d’Assouan…

— Assouan… fit Morane en écho. À vue de nez, il doit y avoir un millier de kilomètres du Caire à cette ville. Une journée de train ou de voiture. Il me restera tout un jour pour parvenir jusqu’à Ming et…

— …le tuer, acheva Tania Orloff. Si le courage ne m’en avait manqué je l’aurais fait moi-même, mais c’est mon oncle, mon Bienfaiteur – sur ce mot, la voix de la jeune fille n’avait plus été qu’un souffle – et je me sens frappée d’impuissance devant lui…

Sa voix prit soudain une dureté inflexible, et elle continua :

— Pourtant, il faut qu’il périsse ! Vous m’entendez, Bob, il faut qu’il périsse. Il faut l’empêcher de commettre de nouveaux forfaits…

— L’empêcher, c’est vite dit, fit remarquer Bob, mais Ming est difficile à prendre en défaut. À deux reprises déjà, nous avons ainsi tenté de le frapper. La première fois, en Ecosse, il s’est joué de nous, et, la seconde, si j’ai réussi à l’approcher, ce fut pour me faire coincer piteusement. N’en doutons pas : l’Ombre Jaune est un gros morceau à avaler. Je suis payé pour le savoir…

Une véhémence soudaine s’empara de Tania.

— Vous seul pouvez le vaincre, Bob. Vous seul… Et vous le savez…

— Je n’en sais rien du tout, au contraire. Quoi qu’il en soit, il va falloir encore que j’attaque le monstre dans son repaire…

Malgré lui, Morane ne pouvait s’empêcher de remarquer l’étrange conduite de cette jeune fille qui le poussait à un acte qu’elle-même n’osait commettre. Pourtant, Tania Orloff était la nièce de Monsieur Ming, et Bob comprenait que, en dépit de la certitude qu’elle avait de la scélératesse de son oncle, elle ne pouvait se résoudre à agir directement contre lui, et cela malgré toute la répugnance qu’elle éprouvait à se savoir, bien malgré elle et par la force des choses, sa complice. Morane, au contraire, se sentait un peu comme un soldat à la guerre. Un soldat qui avait plus qu’un pays à défendre, l’humanité tout entière…

— Il me reste à vous demander des renseignements précis, de façon à ce que je puisse atteindre Ming sans trop de recherches, et aussi à appeler les bureaux de la Sabena pour me faire réserver une place – s’il y en a encore de libres – dans l’avion de demain…

Tania s’empara de son sac à main, posé sur une table basse, en disant :

— Cette dernière précaution sera inutile. Votre place est retenue déjà. Je m’en suis occupée dès mon arrivée à Bruxelles…

Tout en parlant, elle tendait à son interlocuteur un carnet de passage avion. Bob y jeta un coup d’œil, puis il le glissa dans la poche intérieure de sa veste, en disant :

— Je vois que vous avez pensé à tout, Tania. Maintenant, écoutons ces renseignements…

Tania Orloff avait parlé assez longuement, répondant en outre avec précision aux questions que Bob lui posait. Le repaire de l’Ombre Jaune était situé sur une des îles rocheuses de la première cataracte et, pour y parvenir, il fallait traverser une zone marécageuse constituée par un affaissement de la rive, légèrement en aval des rapides. Quand on avait franchi cette zone, on accédait à une sorte de ressaut rocheux, d’où un pont suspendu permettait d’atteindre un premier îlot. Par un second pont, on pouvait atteindre une deuxième île rocheuse où s’élevait une habitation depuis longtemps abandonnée et qui servait provisoirement de refuge à Ming.

— Naturellement, s’enquit encore Morane, votre oncle doit être bien gardé.

Tania eut un signe de tête affirmatif.

— Des dacoïts, comme d’habitude, et aussi quelques étrangleurs thugs…

— Bref, des gens qui n’ont pas l’habitude de plaisanter. Mais j’ai déjà eu affaire à eux, et je m’arrangerai bien pour leur échapper… Plus d’autres renseignements à me communiquer ?

— Non, mais prenez ceci. C’est un plan vous indiquant de façon précise le chemin à suivre pour parvenir au refuge de mon oncle, avec une description détaillée des lieux…

La jeune fille tendit une enveloppe à Morane. Celui-ci la prit, l’ouvrit et en tira un papier plié en quatre. Il le déplia et y jeta un coup d’œil rapide, mais attentif. Au bout d’un moment, il replia la feuille, la replaça dans l’enveloppe et empocha le tout.

— On ne sait jamais ce qui peut arriver, dit-il, mais que devrais-je faire si je devais vous retrouver pour une raison ou pour une autre ?

Comme la jeune fille ne répondait pas, indécise semblait-il, il demanda à nouveau :

— Quel journal lisez-vous habituellement ?

— Le Times de Londres…

— Le Times, parfait… Au cas où je voudrais vous revoir, j’y ferai insérer l’annonce suivante, sous la rubrique « Maisons à vendre » : Villa des Courants d’Air à échanger contre manoir écossais du XIVe siècle. Fantômes s’abstenir. Cela sera suivi d’un numéro de téléphone.

Tania Orloff se mit à rire.

— Villa des Courants d’Air à échanger contre manoir écossais du XIVe siècle. Fantômes s’abstenir. Je me rappellerai. Avec une formule aussi fantaisiste, on ne risque pas de méprise…

Lentement, comme à regret, Bob se leva.

— Eh bien ! petite fille, dit-il, il va falloir que je vous quitte. Il est tard déjà et j’ai encore quelques coups de téléphone à donner avant de me coucher. J’ai besoin de repos, car les prochaines journées vont sans doute être particulièrement chargées…

À son tour, Tania s’était levée. Elle s’approcha de Morane et, se dressant sur la pointe des pieds, l’embrassa sur la joue en disant :

— Le Ciel vous protège, Bob !

— Merci pour votre souhait, Tania. J’aurai en effet besoin de protection avant longtemps…

Après avoir quitté la jeune fille, Morane regagna directement l’hôtel « Albert Ier ». En dépit de l’heure tardive, il téléphona à un ami belge afin que celui-ci prît soin de sa voiture. Ensuite, il demanda son propre numéro à Paris.

Ce fut Bill qui lui répondit.

— Avez-vous vu Miss Orloff, commandant ? s’enquit aussitôt l’Ecossais.

— Je l’ai vue et je lui ai parlé, répondit Bob. Elle m’a une fois encore donné le moyen de retrouver Ming en Egypte. Il n’y reste plus que trois jours, avant de se retirer dans son repaire de Haute-Birmanie. Voilà pourquoi il faut faire vite. Demain matin, je prends, de Bruxelles, l’avion pour Le Caire. Tu as ton visa. Je viens de consulter les horaires d’Air France. Il y a un avion qui s’envole de Paris demain après-midi. En débarquant au Caire, viens aussitôt me retrouver à l’hôtel « Kassed Keir ». Je partirai après-demain matin, en voiture, pour Assouan. Si tu n’es pas venu me rejoindre, je te laisserai des instructions à l’hôtel… Il faut absolument que, cette fois, nous ayons Ming, avant qu’il ne déclenche quelque nouveau fléau sur le monde…

— D’accord, commandant. Je ferai l’impossible pour arriver à temps au rendez-vous. Sinon, promettez-moi de ne pas agir seul…

— Je ne puis rien te promettre de ce genre, Bill, tu le sais bien. Si nous manquons Ming cette fois, il ira se terrer dans les montagnes inexplorées de Birmanie et nous n’aurons peut-être plus, avant longtemps, l’occasion de le regarder dans le blanc des yeux. Quant à aller le débusquer dans son repaire birman, c’est bernique…

— C’est vous qui, d’habitude, prenez les décisions, commandant. Dire que nous avons toujours eu à nous en féliciter serait exagéré. Bien souvent même, vous nous avez mis dans de fameux pétrins mais, enfin, grâce à vous aussi, nous nous en sommes toujours tirés sans trop de mal. À présent cependant, il en va autrement. Vous savez par expérience que Monsieur Ming…

— Tu prêches dans le désert, Bill, coupa Morane. Si tu as peur, retourne chausser tes pantoufles écossaises et…

Cette fois, ce fut Ballantine qui interrompit son ami. Dans sa voix, il y eut un accent de sourde hostilité.

— Vous savez bien que je n’ai pas peur, commandant. Je serai à temps au rendez-vous, même si je dois me faire coller une paire de petites ailes personnelles sur le dos.

Morane se mit à rire.

— Je n’ai jamais douté de toi, Bill, et tu le sais parfaitement bien. Maintenant, je vais te quitter, car il me faut me lever dès potron-minet. À bientôt…

— À bientôt, commandant. Et n’oubliez pas que la prudence est mère de la porcelaine…

 

La revanche de l'Ombre Jaune
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